Jacqueline Lavillonnière est sage-femme libérale, ex-présidente de l’Association nationale des sages-femmes libérales et présidente de l’Union Nationale des Syndicats de Sages-Femmes (UNSSF). Elle accompagne, depuis vingt-cinq ans, les couples qui souhaitent faire naître leur enfant à domicile.
Quelles sont les principales motivations des femmes qui choisissent l’accouchement à domicile ?
Jacqueline Lavillonnière : Liberté, respect de la mère et du bébé, douceur de l’accueil.
Ces femmes considèrent en fait que la grossesse n’est pas une maladie mais un événement qui fait partie de leur vie et de leur vie de famille. Sauf pathologie particulière, elles aspirent donc à vivre cet événement dans la continuité de la vie familiale. Leur domicile paraît tout naturellement l’endroit idéal.
Au début de mon activité, beaucoup venaient en réaction à des accouchements mal vécus à l’hôpital. Aujourd’hui, grâce au bouche à oreille, les femmes viennent dans une démarche plus simple : leurs amies, leurs mères ont fait comme ça, elles entendent des récits positifs, et elles ont envie de vivre la même chose. Je suis installée avec deux autres sages-femmes, et depuis vingt-cinq ans, on en est à la deuxième génération de femmes que l’on suit !
Accoucher à domicile en France, c’est devenu une exception ?
J. L. : Aujourd’hui, la moyenne nationale des femmes qui accouchent à domicile atteint péniblement 1 %... Mais en Ardèche, l’accouchement à domicile atteint les 8 % ! Dans un secteur géographique sur lequel j’ai exercé seule pendant quinze ans, les sages-femmes qui pratiquent des accouchements à domicile sont actuellement au nombre de douze, et nous en attendons une treizième pour la fin de l’année 2007.
Quel est le rôle de la sage-femme avant l’accouchement à domicile ?
J. L. : C’est un accompagnement global. Un suivi sur le plan humain et émotionnel. Mais c’est aussi un suivi médical de la grossesse : surveiller que tout va bien, qu’aucune pathologie de la mère ou du bébé ne survient.
Toute sage-femme doit, avant de s’engager dans une naissance à domicile, avoir analysé l’ensemble de la situation dans ses composantes médicales (physique et psychique), familiale et sociale (il est essentiel que puisse s’établir une relation de confiance partagée).
Quel est le rôle de la sage-femme le jour de l’accouchement ?
J. L. : D’abord, la surveillance du bon déroulement de la naissance (l’enfant, surveillé régulièrement pendant le travail et l’expulsion, ne doit pas montrer de signes de souffrance). Mais aussi, elle accompagne la femme, elle l’aide à trouver son chemin pour gérer la douleur.
A ce propos, mon expérience m’a prouvé que la façon dont se déroulait le "pré-travail" (jusqu’à environ 5 cm de dilatation) était primordiale. C’est là que la femme parvient ou pas à se mettre "dans les rails". En effet, après, le corps sécrète des endorphines, qui sont des substances antidouleur fabriquées par le corps. Quand ces endorphines arrivent, elles aident énormément la femme par rapport à la douleur.
Au moment de l’expulsion, pas de "poussez, poussez" systématiques : là aussi, si les conditions le permettent, on peut prendre son temps, rester plus serein.
Et après l’accouchement à domicile, comment se passe le suivi ?
J. L. : La sage-femme vient chaque jour observer et aider les parents à prendre soin de leur enfant. Elle vérifie que cette famille trouve ses repères, et elle surveille que médicalement tout va bien (ictère du nouveau-né, état général de la mère, démarrage de l’allaitement). Elle prescrit d’éventuels examens complémentaires, fait les test prévus à l’enfant... bref, tout ce qui doit être fait, en se gardant de prendre la place des parents dans les soins, tout en vérifiant qu’il n’apparaît pas de signes pathologique dans les corps comme dans les comportements.
L’accouchement à domicile est-il clairement encadré en France ?
J. L. : Non. En l’absence de législation entourant l’accouchement à domicile, l’Association des sages-femmes libérales a créé une charte, à la fois pour information envers les parents, mais aussi à l’attention des sages-femmes. Dans cette charte, nous énonçons un certain nombre de conditions qui rendent l’accouchement à domicile possible... ou impossible, que la décision de transférer une femme vers une maternité soit prise avant l’accouchement, le jour de l’accouchement ou même après.
De même, nous préconisons, pour le confort de la femme et une continuité correcte des soins, de toujours préparer l’éventualité d’un transfert : désignation de la maternité choisie, une consultation dans cette structure pour présentation du dossier médical et du projet d’accouchement à domicile, consultation avec l’anesthésiste et prévision du moyen de transport (voiture personnelle, pompiers, SAMU...).
Quels sont les principaux critères qui empêchent une naissance à domicile ?
J. L. : Toute pathologie préexistante qui entraîne un risque majoré (diabète, hypertension...). Mais aussi les grossesses multiples et présentations autres que céphalique.
Comment se décide un éventuel transfert à la maternité ?
J. L. : Lorsque la naissance ne se déroule pas de façon tout à fait physiologique et qu’apparaît un besoin d’aide technique. Ces besoins peuvent être liés à la douleur insurmontable, et appeler un besoin d’anesthésie locorégionale (péridurale), ou une anomalie de la contraction utérine qui nécessite la pose dune perfusion d’ocytocique.
Après l’accouchement, ça peut être un problème lié à la délivrance. Dans tous les cas, ça ne doit être une urgence vitale ni pour la mère ni pour l’enfant. Et si la prévention et la surveillance du travail sont correctement assurées, l’urgence doit être réduite à un nombre infinitésimal de cas, le plus fréquent pouvant être celui d’un saignement qui doit être contrôlé sur place, avant tout transfert d’ailleurs !
Le nombre de sages-femmes pratiquant l’accouchement à domicile diminue depuis quelques années. Pourquoi ?
J. L. : Après avoir diminué, après le désengagement de la seule assurance qui prenait en charge le risque d’accouchement à domicile, nous assistons, depuis deux ans (2006 environ), à une remontée du nombre d’installations de jeunes sages-femmes qui pratiquent ces actes.
A cela sans doutes plusieurs déterminants : la recherche, hors de l’hôpital, de conditions de naissance plus conformes à leur idéal, associée à la demande croissante des parents ; l’arrivée sur le territoire de jeunes sages-femmes européennes qui ont bénéficié, hors de France, d’un enseignement différent qui les rend beaucoup plus aptes à suivre et accompagner une naissance tout à fait physiologique.
Pouvez-vous clarifier la question de l’assurance professionnelle ?
J. L. : C’est le flou artistique. La situation est inextricable concernant l’assurance professionnelle des sages-femmes. D’un côté, nous sommes habilitées, en tant que praticiennes libérales, à facturer, et donc à faire, un certain nombre d’actes (dont l’accouchement) sans que soit précisé le lieu de ces actes.
Par ailleurs, la loi nous oblige à avoir une assurance pour les accouchements à domicile, or les assurances ont supprimé cette clause dans les contrats... Résultat : les sages-femmes sont responsables sur leurs biens propres et beaucoup arrêtent à cause de ça.
Depuis 2001, l’ANSFL et l’UNSSF sont engagées auprès de l’Amicale des Infirmières et Assistantes Sociales (AIAS) de la Croix-Rouge française, dispensatrice auprès de ses adhérents des assurances responsabilité civile. Actuellement, et seulement depuis 2007, la SHAM est devenu cet assureur. Un premier pas est franchi, puisque l’ensemble des actes de sages-femmes est assuré, y compris l’accouchement, à condition qu’il soit sur un plateau technique.
Cependant, les négociations en cours nous permettent de penser que nous parviendrons (grâce entre autre à notre évaluation) à faire progresser cet assureur vers la prise en charge des accouchements à domicile.
Propos recueillis par Virginie Bétille.